
La place des chaussettes
de Christian Marazzi (éditions de l'éclat)
Ce livre montre justement que la mondialisation fixe la concurrence
dans un marché limité. On ne peut plus, comme au temps du
travail à la chaîne (le fordisme) simplement gagner sur la
quantité en inondant un marché qui est désormais déjà
saturé. Le seul moyen qui reste est de s'adapter au plus vite à
la demande et, au lieu de privilégier la production, privilégier
l'information (sur la demande du consommateur) et la communication (aux
acheteurs potentiels). L'économie a donc tendance à se réduire
à la communication alors que, paradoxalement, elle accentue la pression
sur le producteur qui doit s'y adapter (flexibilisation). Toutes les activités
communicationnelles sont dès lors assimilées au travail.
La marchandisation peut envahir ainsi toute notre vie (intime et familiale
: soin aux personnes) ou réorienter le rapport salarial sur les
exigences nouvelles d'une activité de communication et de résolution
de problèmes qui n'a plus aucun rapport avec la "force de
travail".
Depuis longtemps écologiste, Gorz explore ici les nouvelles possibilités
de transformer en nouvelle liberté les gains de productivité
diminuant le travail, ainsi que la flexibilité imposée avec
violence mais qui pourrait aider au développement de la créativité
et des activités communicationnelles, hors du système marchand.
Les exemples de la Hollande mais surtout du Danemark (avec un contrat d'activité
subventionnant le temps libre) montrent déjà toute leur efficacité.
L'idée finale aboutit à l'Allocation Inconditionnelle
de Ressource assurant un revenu minimum à tous, et auquel tout
revenu du travail s'ajoute (idée défendue aussi par des libéraux
comme Friedman et la fondation Saint-Simon). Seul un tel changement de
logique peut nous permettre de profiter tous des progrès économiques
et de reconstituer une société unie, dynamique, solidaire
et durable, soucieuse de ses véritables richesses et de son environnement.

Kojève, important philosophe (maître de Aron, Lacan, Bataille, Queneau etc.) qui a écrit à Gramat en 1943 son "Esquisse d'une Phénoménologie du Droit" donnait à ces changements économico-politiques une dimension philosophique : l'enjeu étant l'universalisme philosophique inauguré par les Grecs, transmis aux Romains dont le catholicisme (catholicon= universel) représente, à ses yeux, l'héritier actuel (avec l'Islam) et dont les valeurs (universalité, générosité, égalité) se sont réalisées dans la révolution française. Le despotisme oriental ou soviétique d'un côté, le libéralisme de l'autre se veulent la négation de cet universel. "Le libéralisme bourgeois proclame plus ou moins la fin de l'État comme tel, c'est-à-dire de l'existence proprement politique des nations, et pour lequel la valeur suprême est l'individu dans son isolement même". Le citoyen français révolutionnaire s'oppose à cette vision bourgeoise, mais, désormais, le Français vit comme un bourgeois et non en citoyen, en individualiste libéral et oublie "les exigences de la réalité universelle de l'État ainsi que les moyens qu'elle emploie pour s'affirmer et se maintenir dans l'existence". Le citoyen révolutionnaire est trop aristocratique pour le bourgeois et le protestantisme capitaliste qui oscillent toujours entre le labeur et la permissivité (tous deux dégradants). "Rien ne prouve que le libéralisme à base de grands trusts autonomes et de chômage massif cher au bloc anglo-saxon et l'étatisme niveleur et quelque peu barbare de l'Union soviétique épuisent toutes les possibilités d'organisation économique et sociale rationnelle. En particulier, il est bien évident qu'une structure impériale soviétique n'a rien à voir avec le communisme, et peut en être facilement détachée". Ces lignes écrites en 1945 par le premier Eurocrate, comme certains peuvent l'appeler, montrent le concret et l'actualité de ces questions qui ne sont pourtant pas nouvelles.