Introduction générale à la

CRITIQUE DE

L'ECONOMIE POLITIQUE



 
[...]

C) Echange et circulation.
 

La circulation comme telle n'est qu'un élément déterminé de l'échange, ou encore l'échange considéré dans sa totalité.
 

Dans la mesure où l'échange n'est que le lien intermédiaire entre la production et la distribution qu'elle détermine, d'une part, et la consommation d'autre part; dans la mesure où cette dernière est elle-même un moment de la production, l'échange est évidemment inclus dans celle-ci, il en est aussi un moment.
 

Il est clair, tout d'abord, que l'échange d'activités et d'aptitudes qui s'opère dans la production elle-même en fait partie directement, et en constitue un élément essentiel. Deuxième remarque cela est vrai aussi de l'échange des produits, pour autant qu'il est le moyen de fournir le produit achevé, destiné à la consommation immédiate. Dans cette mesure, l'échange est lui-même un acte inclus dans la production. Troisième remarque ce que l'on appelle exchange entre dealers et dealers, l'échange qui s'effectue entre marchands, est, en raison même de son organisation, entièrement déterminé par la production, il est lui-même activité productrice. Ce n'est que dans le dernier stade, où le produit s'échange directement pour être consommé, que l'échange apparaît comme indépendant à côté de la production et comme indifférent à l'égard de celle-ci. Or, il n'y a pas d'échange sans division du travail, que celle-ci soit naturelle, ou qu'elle soit un résultat historique; l'échange privé suppose la production privée; [!] l'intensité de l'échange, tout comme son extension et son mode sont déterminés par le développement et l’organisation de la production. Par exemple, l'échange entre la ville et la campagne; l'échange à la campagne, à la ville, etc. L'échange apparaît ainsi, dans tous ses moments, comme directement impliqué dans la production, ou déterminé par elle.
 

Le résultat auquel nous parvenons n'est pas que la production, la distribution, l'échange, la consommation sont identiques, mais qu'ils sont les éléments d'un tout, les diversités au sein d'une unité. La production se transcende elle-même dans la détermination contradictoire de la production; elle transcende aussi les autres éléments du processus. C'est à partir d'elle que le processus recommence et se renouvelle chaque fois. Il va de soi que ce n'est ni l'échange ni la consommation qui pourraient jouer un rôle prédominant. Il en est de même de la distribution en tant que distribution des produits, mais en tant que distribution des agents de production, elle est elle-même un élément de la production. Par conséquent, telle production détermine telle consommation, telle distribution, tel échange déterminés; c'est elle qui détermine les rapports réciproques déterminés de tous ces différents facteurs. Certes, dans sa forme particularisée, la production est à son tour déterminée par les autres facteurs. Par exemple, quand le marché, autrement dit la sphère de l'échange, s'étend, la production s’accroît en volume et se diversifie davantage. La production se transforme en même temps que la distribution; par exemple, en cas de concentration du capital ou de répartition différente de la population à la ville et à la campagne, etc. Enfin les besoins des consommateurs agissent sur la production. Il y a action réciproque entre les divers facteurs c'est le cas de tout ensemble organique.
 

3. - LA METHODE DE L’ECONOMIE POLITIQUE
 

Quand nous considérons un pays donné sous l'angle de l'économie politique, nous commençons par sa population sa répartition dans les classes, dans les villes, la campagne, les mers, les différentes branches de production, l'exportation et l'importation, la production et la consommation annuelles, les prix des marchandises, etc.
 

Il est apparemment de bonne méthode de commencer par le réel et le concret, la supposition véritable; donc, dans l'économie, par la population qui est la base et le sujet de l’acte social de la production dans son ensemble. Toutefois, a y regarder de près, cette méthode est fausse. La population est une abstraction si je laisse de côté, par exemple, les classes dont elle se compose. Ces classes sont a leur tour un mot vide de sens, si j'ignore les éléments sur lesquels elles reposent, par exemple le travail salarié, le capital, etc. Ceux-ci supposent l'échange, la division du travail, le prix, etc. Le capital, par exemple, n'est rien sans le travail salarié, sans la valeur, la monnaie, le prix, etc. Si donc je commençais par la population, je me ferais une représentation chaotique de l'ensemble; puis, par une détermination plus précise, en procédant par analyse, j'aboutirais à des concepts de plus en plus simples, du concret perçu aux abstractions de plus en plus ténues. Ce point atteint, il faudrait faire le voyage à rebours, et j'aboutirais de nouveau à la population. Cette fois, je n'aurais pas sous les yeux un amas chaotique, mais un tout riche en déterminations, et en rapports complexes. Historiquement, c'est le premier chemin suivi par l'économie naissante. Les économistes du XVIIe siècle, par exemple, commencent toujours par l’ensemble vivant, la population, la nation, l’Etat, plusieurs Etats, etc.; mais ils finissent toujours par découvrir, au moyen de J'analyse, un certain nombre de rapports généraux abstraits, qui sont déterminants, tels que la division du travail, l'argent, la valeur, etc. Dès que ces éléments particuliers ont été plus ou moins fixés et abstraits, on a vu surgir les systèmes économiques qui s'élevaient du simple, tel que travail, division du travail, besoin, valeur d'échange, jusqu'à l'État, l'échange entre les nations et le marché mondial. Cette dernière méthode est manifestement la méthode scientifiquement exacte. Le concret est concret, parce qu'il est la synthèse de nombreuses déterminations, donc unité de la diversité. C'est pourquoi le concret apparaît dans la pensée comme le processus de la synthèse, comme résultat, et non comme point de départ, encore qu'il soit le véritable point de départ, et par suite aussi le point de départ de l'intuition et de la représentation. Dans la première méthode, la représentation pleine est volatilisée en une détermination abstraite; dans la seconde, les déterminations abstraites aboutissent a la reproduction du concret par la voie de la pensée. C'est pourquoi Hegel est tombé dans l'illusion de concevoir le réel comme le résultat de la pensée qui se résorbe en soi, s'approfondit en soi, se meut par soi-même, tandis que la méthode de s'élever de l'abstrait au concret n'est pour la pensée que la manière de s'approprier le concret, de le reproduire en tant que concret pensé. Mais ce n'est nullement là le processus de la genèse du concret lui-même. Par exemple, la catégorie économique la plus simple, disons la valeur d'échange, suppose une population qui produit dans des conditions déterminées et en outre, un certain genre de famille ou de commune, ou d'Etat, etc. Elle ne peut jamais exister autrement qu'en tant que relation unilatérale, abstraite d'un ensemble concret, vivant, déjà donné. En revanche, la valeur d'échange, comme catégorie, possède une existence antédiluvienne. Donc, pour la conscience (et la conscience philosophique est ainsi faite) la pensée qui conçoit, c'est l'homme réel, et le réel c'est le monde une fois conçu comme tel; le mouvement des catégories lui apparaît comme le véritable acte de production (lequel, c'est bien ennuyeux, ne reçoit d'impulsion que du dehors) dont le résultat est le monde; c'est exact - mais ce n'est qu'une autre tautologie - dans la mesure où la totalité concrète en tant que totalité pensée, concret pensé, est en fait un produit de la pensée, de l’acte de concevoir; il n'est donc nullement le produit du concept qui s'engendrerait lui-même, penserait en dehors et au-dessus de la perception et de la représentation, mais un produit de l'élaboration des perceptions et des représentations en concepts. La totalité telle qu'elle apparaît dans l'esprit comme un tout pensé, est un produit du cerveau pensant, qui s'approprie te monde de la seule manière possible, manière qui diffère de l'appropriation de ce monde dans l'art, la religion, l'esprit pratique. Le sujet réel subsiste, après comme avant dans son autonomie en dehors de l'esprit, tout au moins aussi longtemps que l'esprit n'agit que spéculativement, théoriquement. Par conséquent, dans la méthode théorique également, il faut que le sujet, la société, soit constamment présent à l'esprit comme prémisse.
 

Toutefois ces catégories simples n'ont-elles pas elles aussi une existence autonome, historique ou naturelle, antérieure aux catégories concrètes ? Ça dépend. Hegel, par exemple, commence concrètement la "philosophie du droit " par la propriété, qui est le rapport juridique le plus simple du sujet. Or il n'y a pas de propriété avant la famille ou avant les rapports de domination et de servitude, qui sont des rapports beaucoup plus concrets. Cependant il serai t juste de dire qu'il existe des familles, des clans qui ne font encore que posséder, mais qui n'ont pas de propriété. Par rapport à la propriété, la catégorie la plus simple apparaît donc comme le rapport de simples communautés de familles ou de clans. A un stade social supérieur, elle apparaît comme le rapport plus simple d'une organisation développée. Mais le sujet concret, dont le rapport est la propriété, est toujours présuppose. On peut se représenter un sauvage isolé qui possède, mais alors cette possession n'est pas un rapport juridique. il est inexact qu'historiquement la propriété évolue vers la famille. Elle suppose bien plutôt toujours cette "catégorie juridique plus concrète". Il n'en demeurerait pas moins que les catégories simples expriment des rapports dans lesquels le concret insuffisamment développé s'est peut-être réalisé, sans avoir encore posé la relation ou le rapport plus complexe qui s'exprime théoriquement dans la catégorie la plus concrète; tandis que le concret plus développé laisse subsister cette même catégorie comme un rapport subordonné. L'argent peut exister et a existé historiquement avant l'existence du capital, des banques, du travail salarié. A cet égard, on pourrait affirmer que la catégorie la plus simple peut exprimer des rapports dominants d'un ensemble moins développé ou des rapports subordonnés d'un ensemble plus développé, qui existaient déjà historiquement avant que l'ensemble ne se développât dans le sens qui s'exprime par une catégorie plus concrète. C'est dans cette mesure que la démarche de la pensée abstraite, qui s'élève du plus simple au plus complexe, pourrait correspondre au processus historique réel.

[à suivre...]




Index